J’ai fait un (mauvais) rêve

Comme souvent le vendredi soir, je vais au bar près de mon motel. Alors que j’entre, puis m’assieds au comptoir pour commander, j’observe à ma droite un étrange individu. En costume. Inhabituel pour cet endroit.

  • Bonsoir. Il est rare de croiser des gens en costume par ici. 

Hé, moi j’ai travaillé pour me le payer mon costard !, me rétorque-t-il violemment.

  • Je n’en doute pas. 

Hé toi là. Barman, remets une coupe.

  • A part cela, vous venez souvent ici ?

Ça m’arrive, ouais. Je viens voir un peu à quoi ressemble les pauvres. Pis, moi, j’aime bien les bars tu vois. C’est un endroit où on peut croiser ceux qui ont réussi et ceux qui sont rien, tu vois. Toi par exemple, t’es de quel côté ?

  • Euh, je ne sais pas trop. Mais ça veut dire quoi réussir ?

Bah monter sa boîte, monter sa start-up quoi. Penser et bouger comme une start-up. Gagner du pognon. Se payer un costard. Parce que tu vois, le problème, c’est que ceux qui ne sont rien, souvent ils nous emmerdent, ils veulent faire la révolution. Alors moi je leur dis, avant de faire la révolution, d’abord, tu passes un diplôme, tu apprends à te nourrir, et après on verra, déballa-t-il, accoudé au comptoir, l’air passablement éméché

  • A qui dites-vous cela ? Mais au fait, vous faites quoi dans la vie ?

Je suis Préééésident de la République, mon p’tit gars ! Pardon, j’ai la voix qui déraille un peu parfois.

  • Ah, répondais-je, interloqué d’entendre ce type de discours de la part d’un supposé Président. Ça fait longtemps que vous faîtes cela ?

Non, un peu plus d’un an. Avant, je gagnais du pognon dans le privé. Puis j’allais dans le public pour aider le privé à gagner plus de pognon. Ça se passait pas trop mal. Mais à un moment donné, les types du privé en ont eu marre. Ça allait pas assez vite, pas assez loin. Alors ils ont dit on va envoyer directement un des nôtres pour finir le boulot. Eh bin, ça a marché. Les gens n’y ont vu que du feu. J’ai même fait croire que je ferais une politique de gauche et de droite. Je pense que bientôt je vais leur dire qu’en fait, l’huile et le vinaigre, on leur a menti, ça se mélange. 

  • Mais vous dirigez un grand pays ? l’interrogeais-je, pas franchement convaincu que des propos de comptoir de bar puissent émaner d’un gouverneur d’une grande nation.

Ouais, il y a bien 66 millions de personnes. Enfin, bon, faut enlever environ 5 à 600 000 personnes, qui correspondent aux plus riches de mon pays. Car comme je dis toujours, les riches ont pas besoin de Président. Ils se débrouillent très bien tous seuls. Les pauvres devraient prendre exemple d’ailleurs. Tous les jeunes de mon pays devraient vouloir devenir milliardaire. Au lieu de ça, ces fainéants, ils attendent leurs aides sociales à rien foutre. Parce que moi je te le dis, les aides sociales, ça coûte un pognon dingue, et les gens sont quand même pauvres ! C’est tout de même fou ! Garçon, tu me remets un ballon de rouge ?

  • Vous devriez faire attention.

Mais qu’est-ce tu racontes toi ? C’est super bon le vin. J’en bois midi et soir. Tiens c’est marrant, on croirait entendre ma ministre de la Santé. Elle arrête pas de faire peur aux gens, de dire que le vin, ça peut être dangereux etc. Moi je lui ai dit, il faut arrêter d’emmerder mon peuple avec ces conneries ! J’ai même nommé comme conseillère, une représentante du lobby du vin. Et tac !

  • Vous vous exprimez comme cela tout le temps ? Les médias de votre pays doivent vous réprimander sévèrement non ?

Tu parles ! Ils m’ont tous à la bonne. Quoi que je dise, y’en a toujours un ou une pour me défendre. C’est dingue. Je fais la même politique que mes prédécesseurs, mais avec ma gueule d’ange et mon jeune âge, ils ont l’impression que je fais du neuf. Tiens, dis toi la dernière fois, je regardais une émission politique, y’a même une journaliste qu’a dit que je ne faisais pas de politique, que j’avais pas d’idéologie. Qu’en gros, je faisais tout ce que le bon sens m’indique de faire. C’est génial non ? Un Président qui ne fait pas de politique. Ah j’ai adoré. Et mon peuple paye avec ses impôts pour entendre des conneries de ce genre. C’est la honte de ma République que je leur ais dit.

  • Il n’y a donc pas d’opposition ?

Ouais, un peu. Mais je leur envoie les flics. Tous ces professionnels du désordre là, au lieu de foutre le bordel, ils feraient mieux de voir s’ils peuvent obtenir des postes. Les gens se battent pour défendre un modèle social qui ne sale plus, comme si mon pays c’était un syndic de copropriété. Je leur sucre 5 euros d’aides au logement, et ça y est c’est la pagaille. Alors que y’a eu un colonel qui est mort pour la patrie y’a pas longtemps, ça c’est beau.

  • Je ne suis pas sûr de comprendre le rapprochement.

Bah, moi j’ai une vision de mon pays tu vois. D’ailleurs, beaucoup la partagent même à l’extrême droite. Le colonel est mort en combattant les islamistes. Parce qu’on a un problème dans mon pays, c’est les pauvres et les musulmans. Eh bien, ils en arrivent plein par bateau maintenant et pauvres et musulmans ! Alors moi je fais genre on va en accueillir quelques-uns, mais en vérité je les laisse crever dans la mer, sinon c’est l’appel d’air. La submersion migratoire comme dirait mon ministre de l’Intérieur. En plus ces gens-là font 7 à 8 mômes donc on veut pas de ça chez nous. Ça va encore coûter un pognon dingue. Là où je vis, c’est pas le nouvel Eldorado. Et ceux qui osent les secourir, je te dis pas ce que je leur mets ! Même en public, j’ai dit hein, tous les bien-pensants leur venant en aide, ils font le jeu des passeurs. Ils nous pêchent du Comorien en kwassa-kwassa. Tu crois faire une bonne action, mais en fait tu participes à un réseau international de traite d’êtres humains. Pas mal la rhétorique non ?

  • Si on veut. Il me semble avoir déjà entendu cela quelque part. Mais j’ai cru comprendre que vous étiez un pays riche.

Oui, oui. Pas tant que ça hein. Puis je t’ai dit, le problème c’est les pauvres, y’en a trop.

  • Eh bien pourquoi vous ne les aidez pas ?

Je suis pas sœur Emmanuelle moi. Juste Emmanuel. Et de toute façon, c’est pas eux qui m’ont élu. Donc moi, je gouverne pour les copains. Si les pauvres sont pauvres, c’est de leur faute. Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout des autres. Je me bougerais. Ils ont qu’à se démerder. Et apprendre à lire aussi. Moi je les responsabilise. Plutôt que de leur filer de l’argent, je leur file une philosophie. Ça coûte moins cher. Parce que y’a pas d’argent magique. Ça tombe pas du ciel. 

  • Oui, c’est sûr. Enfin sauf quand vous en imprimez. Ou empruntez. Enfin passons. 

Sur ces derniers propos, je sortais du bar et me dirigeais vers la chambre de mon motel. Je me demandais comment un personnage aussi méprisant pouvait diriger un pays. Je m’allongeais sur mon lit et soudain, quelques notes de piano venaient me chatouiller les oreilles. Je me réveillais en sursaut. Ouf, ce n’était qu’un rêve.

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